Résolument Jeunes

Voici la retranscription d’un entretien réalisé par Alain Detilleux, du magazine « Résolument Jeunes« . Je vous invite à télécharger sur leur site internet l’entièreté de ce numéro, consacré à l’agriculture et l’alimentation bio.

Questions à Thérèse Snoy,
Députée fédérale Écolo

Résolument jeunes :
Comme parti politique pionnier en matière de promotion de l’agriculture biologique, né à une époque où la sensibilisation à la préservation de l’environnement était à la fois moins grande dans le grand public et où, d’autre part, l’impact industriel sur l’environnement n’était pas si large et profond qu’aujourd’hui (on ne parlait par exemple pas encore d’OGM), ne pensez-vous pas que la qualité même de la filière Bio est d’ores et déjà altérée significativement par les conditions environnementales globales qui prévalent depuis des décennies ? Autrement dit, le Bio n’est-il pas malheureusement devenu l’arbre utopiste qui cache la forêt des dévastations industrielles, ou mieux, une façon de gérer le désastre ?

Thérèse Snoy – Écolo :
Il est vrai que la production biologique subit inévitablement les retombées des pollutions atmosphériques et de l’eau et que ses produits risquent d’être contaminés a posteriori par d’autres intrants de la chaîne alimentaire. Mais la certification bio est un cahier de charges précis, homogène au niveau européen et même mondial et est donc très exigeante pour les producteurs. Les produits sont donc exempts de quasi toutes traces de pesticides, ce qui leur donne une plus-value indéniable sur le plan de la santé publique.
Un autre grand avantage du bio est moins connu : il préserve la qualité des sols. Le principe même de l’agriculture biologique est de se baser sur la vie biologique des sols, et donc de la préserver ; alors que l’agriculture « conventionnelle » considère le sol comme un simple support, et qu’elle est donc dépendante des intrants souvent d’origine fossile et ne préserve pas les sols à terme. Or ce capital « sols » est en voie de dégradation grave en Europe ; l’agriculture bio sert à le préserver.

La FAO (Food and Agriculture Organization of the United Nations) commence à se positionner positivement par rapport à l’agriculture organique, qui semble à même de réintroduire des processus de production biologiques au sein d’une logique de production à grande échelle (loin donc du « potager » Bio à usage local), actuellement monopolisée par l’agriculture industrielle. Que pensez-vous de cette alternative en pleine croissance (20 %/an aux USA, en France ou au Japon1), qui, de l’avis même de la FAO ne concernera pourtant à terme qu’une petite proportion d’agriculteurs à travers le monde ?

Il faut non seulement une agriculture garante de la protection des écosystèmes mais aussi qui maintienne l’emploi agricole et les paysans autonomes. Il est de plus en plus reconnu que les « révolutions agricoles » ont amené les paysans à une plus grande dépendance par rapport aux engrais, aux pesticides, au carburant, etc., tous produits de plus en plus coûteux, qui ne sont pas à la portée des petites unités agricoles. Il est donc intéressant de revenir à des pratiques agricoles plus en harmonie avec les écosystèmes, non seulement pour des aspects d’environnement mais aussi pour diminuer les coûts de production et garder les paysans dans le monde rural. Il faut donc des modes agricoles adaptés aux écosystèmes spécifiques, et non polluants. Pour nous, il faut sortir le « bio » de sa « niche », ne pas le réserver à une clientèle aisée et sensibilisée, mais favoriser la production et la consommation par des incitants économiques et fiscaux.

Pour des raisons économiques évidentes dans une économie de marché (que l’on nous dit incontournable et que l’on présente comme la panacée – ce qui est un point de vue purement idéologique), il sera vraisemblablement impossible d’imaginer autre chose qu’une « cohabitation » entre différents modes de productions agricoles. Or, ce genre de cohabitation marque d’ores et déjà toutes ses limites partout où elle est admise, voire imposée de fait, puisque les pesticides, OGM et autres contaminent les cultures Bio alentour et l’Environnement lui-même, notamment par la pollinisation (Greenpeace souligne d’ailleurs, dans un rapport récent, que les « accidents » impliquant des OGM se multiplient d’année en année, en ce compris vers les filières animales, ce qui démontre à tout le moins un manque réel de maîtrise à ce niveau, actuellement). D’après vous, comment trouver un compromis en la matière, puisque celui-ci ressemble la plupart du temps à un jeu de dupe au détriment des voies alternatives d’agriculture, qui risquent d’en être
discréditées à terme aux yeux du public ?

C’est pour cela qu’il faut résister à la pénétration des OGM en Europe et poursuivre les stratégies de réduction de l’utilisation des pesticides. C’est peut-être grâce à l’augmentation du prix du pétrole que l’on comprendra l’intérêt de modes de production plus liés au sol et aux rythmes naturels.

Dans son rapport à propos du tout récent Sommet de la FAO à Rome, Écolo souligne le manque de courage politique de la Région wallonne (pour ne parler que d’elle) à promotionner résolument le secteur de l’agriculture biologique (recherche, formation, investissements, etc.), malgré une demande plus grande que l’offre qui nous oblige même à importer des produits bio (ce qui est un non-sens économique et écologique), une image de plus en plus positive du bio dans le grand public, un développement possible
d’emplois locaux, une réduction potentielle des polluants de tous ordres, à commencer par une dépendance moindre aux énergies fossiles en voie de raréfaction, etc. Avec un tel tableau, qui ressemble presque à un programme de propagande politique tant il est « prometteur », comment les majorités en place ne sautent-
elles pas sur l’occasion (même opportuniste) d’aller dans le sens de la tendance actuelle de l’opinion publique ? Sommes-nous face à une pure raideur idéologique (prévalant jusque dans les Facultés agronomiques), telle que je l’évoquais plus haut ?

La région wallonne ne se décide pas à faire un choix clair en faveur d’un mode de production agricole particulier ; elle n’ose pas aller à l’encontre des intérêts des plus grosses entreprises agricoles et a laissé s’organiser la distribution des aides européennes au profit des plus forts. Ceux-ci ne souhaitent pas changer de mode et ils n’y sont pas incités. Passer au bio demande une formation importante, et n’est pas facile ; il faut aussi revoir l’accès aux terres pour les jeunes et les « entrants » dans le secteur agricole ; pour le moment, se lancer en bio est vraiment un exploit. Quant à la recherche, il faut noter un recul des recherches menées sur les méthodes biologiques et l’agro-écologie, au profit des biotechnologies qui sont, elles, souvent cofinancées par les entreprises privées.

Au niveau du consommateur, il reste le problème du prix et d’arriver à rendre le bio plus concurrentiel par rapport aux produits équivalents non bio. Le bio dépendant moins du pétrole pourrait devenir plus
concurrentiel. Mais je pense que le consommateur doit aussi être sensibilisé à l’importance de la qualité alimentaire pour sa santé et donc être amené à accepter de payer la qualité, car cela lui fait économiser, à terme, d’importants coûts de santé. D’où l’importance de cibler les publics défavorisés dans les programmes nutrition santé ; d’où l’importance d’initiatives de groupes d’achat, de contrats entre consommateurs et producteurs, de potagers solidaires, toutes initiatives qui amènent des coûts réduits et des liens sociaux intéressants.

A contrario des logiques industrielles, Carlo Petrini, fondateur du mouvement Slow Food, préconise, dans une interview accordée au Soir (4/06/08), une « relocalisation de l’agriculture », afin de « raccourcir les filières » et de « garantir la souveraineté alimentaire de chaque pays ». Ces propos vont, semble-t-il, dans le sens de vos propres constats. À bien y regarder, il s’agit rien moins que d’une mise en cause radicale de la mondialisation et de l’industrialisation de l’agriculture, qui l’a permise au siècle dernier, en entraînant selon ses termes « une sorte de génocide culturel : le génocide de la culture paysanne ». L’agriculture serait-elle donc à défendre, à l’instar de la Culture, comme ne pouvant être régie par les strictes lois du marché en tant
que simple marchandise, et comme devant dès lors en être (éthiquement) exclue, au moins partiellement ?

Oui, je pense que Monsieur Petrini a raison et que ce sera l’avenir à long terme, vue la raréfaction des sources d’énergies fossiles. À l’OMC, nous ne sommes pas seuls à considérer que l’agriculture doit être considérée comme un secteur spécifique et doit pouvoir faire l’objet de protection et de régulation, pour protéger la souveraineté alimentaire des États. Le délégué de la Commission des Droits de l’Homme à l’Alimentation, Olivier de Schutter, défend aussi cette option au plus haut niveau des institutions
internationales. Cela se fera progressivement – et chez nous, je pense à l’échelle européenne -, mais il faut déjà développer des circuits (plus) courts aujourd’hui, y compris dans l’optique d’un autre modèle alimentaire, moins centré sur la production animale.

Entretien réalisé par mail, par Alain Detilleux
07.2008

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